Perdu dans le Caucase, le petit village de Lahij possède un patrimoine incroyable. Une langue unique transmise depuis des générations, un savoir faire ancestral, une architecture incroyable au milieu d’une vallée mystérieuse. Notre escale à Lahij fut surement l’un des meilleurs moments passés en Azerbaïdjan pour de nombreuses raisons. Récit d’un voyage dans les montagnes azéries.

Lahij : Entre rire et émerveillement sur les routes d’Azerbaïdjan

Lors de notre arrivée dans la ville de Sheki, dans le nord du pays, nous avions demandé de l’aide au propriétaire de l’hôtel pour nous trouver un moyen de locomotion pour notre future destination, Lahij (Lahıc). Elvin nous dit de ne pas nous inquiéter, il va nous trouver quelque chose. Il a tenu parole puisqu’il nous a trouvé le meilleur chauffeur de taxi de tous les temps. Si il y a une chose que j’ai apprise durant ce trajet, c’est bien celle-ci : on peut ne pas parler la même langue, mais les fous rires sont universels !

Commençons par le début. Il est 9h et après un petit déjeuner pantagruélique, nous descendons dans le hall à la rencontre de notre chauffeur. Il est déjà arrivé, et nous prend les valises des mains. Nous donnons alors l’argent à Elvin qui lui nous offrira des bouteilles d’eau pour la route. Je ne sais pas si c’est l’excitation du voyage, mais nous partons précipitamment, sur les chapeaux de roue.

Entre rires et nuages menaçants

Nous commençons à rouler sous un temps splendide à travers la campagne, les montagnes du Caucase, ses sommets enneigés et les champs de noisetiers. Lahij se trouve 150 kilomètres plus au sud mais je peux vous assurer qu’on n’a pas vu le temps passer. Tout du long, notre chauffeur a fait plusieurs appels de phares et coups de klaxon. En effet, il connait presque tout le monde. “Vous dormez où à Lahij ? Chez Rustam ? Haaa mais c’est un de mes amis !” L’homme appelle donc Rustam, lui dit qu’il nous emmène et commence à parler et à rire au téléphone.

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Rire, c’est la principale chose que nous ayons fait durant ce trajet. J’avais pu lire que les paysages dans cette région étaient incroyables. Sauf que plus le temps passait, plus le ciel devenait menaçant. Je regardais les énormes nuages gris sur les hauteurs et le brouillard épais qui commençait à se poser. “Demande lui, j’espère que ce n’est pas par là…” Il explosa de rire en nous donnant sa réponse. “Si, si, c’est par là”. Alors on rit à notre tour. “Tant de kilomètres pour voir des nuages”… Plus on avançait, moins on voyait et plus on riait. Nous étions censés voir une forteresse du nom de Galarsan-Gorarsan (“viens et vois”), et je suis fière d’avoir moi-même fait une blague en surnommant le coin “Galarsan- Gormasan”. (en gros “viens et ne vois pas”) !

Le pont suspendu sur la route de Lahij

Nous arrivâmes dans le canyon et nous ne voyons presque plus rien du paysage à cause du brouillard. Tout d’un coup, nous stoppons et nous découvrons un pont suspendu, la petite attraction locale. On décide alors d’aller dessus. En bas, la rivière Girdimanchai ressemble plus à un torrent de boue à travers les roches grises. C’est haut et impressionnant : j’ai peur et je commence ma traversée le pas peu assuré… Alors que j’avance à tâtons, Monsieur A et notre super chauffeur s’amusent comme des gamins, à courir et à sauter sur le pont qui tremble. C’est parti pour le séance de selfie : en Azerbaïdjan, on adore ça. Je n’arriverai pas à aller au milieu du pont suspendu. La sensation de vertige a raison de moi. Monsieur A. parle alors avec le chauffeur et un homme qui doit être une sorte de gardien. Un petit billet pour le remerciement et nous reprenons la route.

D’un coup, au détour d’un virage, comme par magie, tous les nuages disparaissent comme si l’endroit se trouvait protégé d’une aura. Face à nous se dresse d’impressionnantes falaises et la route sinueuse qui les longe. Nous descendons prendre des photos de cet endroit fascinant et là, j’entend les garçons exploser de rire, encore une fois. Monsieur A., les larmes aux yeux, sort de sa poche…les clefs de la chambre d’hôtel. On est partis tellement vite qu’on ne les a pas rendus ! Pas de réseau pour prévenir Elvin, le responsable de l’hôtel, alors notre chauffeur se charge de rendre les clefs tout en essayant de calmer son fou rire.

Le petit village de Lahij

Nous arrivons à Lahij et nous déposons nos valises chez Rustam qui possède une maison d’hôtes. Cinq minutes plus tard, nous sommes déjà dans les rues à découvrir ce village perdu dans les montagnes, presque coupé du monde. Il n’y a encore pas si longtemps, la seule route possible était celle qu’on venait d’emprunter. Au moindre rocher sur la chaussée à cause des éboulements, on ne pouvait plus accéder au village. Maintenant, l’état a fait construire une belle route entre les montagnes pour aller jusqu’à Bakou.

Lahij est une des plus anciennes villes d’Azerbaïdjan. Elle a gardé son aspect médiévale et unique. Les maisons sont faites en bois et en pierres taillées récupérées en abord de la rivière et elles sont conçues pour résister aux tremblements de terre. Les petites rues pavées sont juste adorables et il parait que la ville a l’un des systèmes d’égouts les plus vieux de la civilisation. La ville est organisée en trois quartiers distincts depuis toujours : Baadvan (quartier riche des commerçants), Azavarro (quartier des artisans), et Aragird. Chaque quartier a sa mosquée, ses bains, sa place centrale ou encore son cimetière.

Le village est reconnu dans tout le pays pour sa beauté mais aussi pour son savoir faire. Ici, on travaille le cuivre, le cuir,… Au détour des rues, vous pouvez voir les artisans travailler sur leurs projets et vous inviter à les observer (et à acheter bien-sur). Vous trouverez alors beaucoup de jolies objets ouvragés que vous pourrez ramener en souvenir.

Promenade hors du temps

Nous commençons donc à déambuler dans les petites rues de Lahij. Le temps est magnifique, les grand pères discutent entre eux sur un banc et les enfants nous observent d’un œil taquin. Nous nous arrêtons devant tous les petits magasins. A chaque fois le même scénario : on nous parle en russe, Monsieur A. répond en azéri et nos interlocuteurs étonnés, nous pose les mêmes questions : “D’où venez vous ? – Pourquoi parlez vous azéri ? – Vous dormez où ?”. Personnellement, je tombe sous le charme de ce village où, comme à Sheki, on se dit tous bonjour comme si nous étions voisins et tous nous répondent. J’aime ce genre de politesse simple mais aussi tellement oubliée dans les grandes villes.

Nous arrivons dans la boutique d’une femme d’un certain âge. Après quelques mots avec elle, elle commence à parler un dialecte différent. On ne parle pas que l’azéri ou russe à Lahic, on parle aussi un peu de persan. Le roi perse Key-Khosrov aurait emmené une partie de sa cour et de ses artisans dans cette région. Depuis, on parle Tat, un dialecte iranien dans ce village, qui a évolué au fil des ans. On n’écrit pas cette langue, elle est seulement transmise oralement de générations en générations. “Farsi Khob baladestani ?” Monsieur A. reste abasourdi… A part quelques mots, il ne comprend rien du tout alors qu’il parle couramment iranien. Cette langue persane est vraiment bien différentes même si nous en captons quelques mots. Poliment, nous hochons la tête pour ne pas vexer notre interlocutrice qui se faisait un plaisir de dialoguer avec nous.

Arracheur de dent et “Yellow Jacket”

Nous sortons un peu du village et nous tombons sur un homme qui s’approche de nous. Un mouchoir à la bouche, celui-ci commence à nous parler et se met à cracher du sang. “Je viens de me faire arracher une dent, si vous avez besoin, c’est là-bas, c’est très bien” dit-il en nous montrant du doigt un versant de la montagne. De fil en aiguille, nous commençons à parler de notre pays, la France. “Han, Yellow Jacket !” Mais que veut-il bien nous dire… On ne comprend pas tout de suite mais on cela viendra “Yellow Jacket, Macronne president” Nous y voilà, à des kilomètres de chez nous, on nous parle d’Emmanuel Macron et des gilets jaunes. “Sarkozy, Shirak, Macronne” !

Il nous invita ensuite à l’aider à traduire des mots laissés par des voyageurs. En effet, ce gentil monsieur héberge chez lui et possède un livre d’or. C’est tout heureux qu’on le laisse après lui avoir traduit les messages de la dernière française de passage chez lui.

Nous parcourons d’autres petites ruelles et nous découvrons une des mosquées. Nous avions vu les deux autres la veille et elles sont bien différentes des mosquées habituelles. Elles sont très colorées ce qui contraste avec les maisons en pierres grises du village. Un habitant nous voit et vient naturellement nous parler. Il nous invite, voyant notre curiosité à entrer dans la mosquée. Comme quoi, un sourire et deux trois mots échangés ouvrent toujours des portes.

Muezzin et dernière balade

Le soir, nous rentrons chez Rustam et sa maison d’hôtes. Nous sommes dans notre chambre et d’un coup, des voix surgissent d’on ne sait où. C’est la prière du soir. J’ouvre la fenêtre et sur le balcon, j’écoute les voix des muezzins qui sortent des trois mosquées du village. Elles semblent se répondre et l’écho de la vallée rend le moment encore plus mystique.

Après une bonne nuit et un copieux petit déjeuner, nous partons nous promener à nouveau dans le village. Nous recroisons les habitants de la veille et nous les saluons avec sympathie. Un petit Salam par ci, un petit Salam par là. On nous demande si nous allons bien, si nous avons bien dormi. Une dernière fois, je m’imprègne des lieux pour tenter d’emmagasiner le plus de souvenirs possibles mais l’heure du départ approche.

Au revoir Lahij et bonjour Bakou, non sans peur…

Nous attendons le chauffeur que Rustam nous a trouvé. Celui-ci a du retard et notre hôte nous propose donc de patienter en prenant un thé accompagné de marmelade de potiron. Plusieurs verres plus tard, notre taxi arrive avec deux américaines : “Il y a un brouillard incroyable, on y voyait rien”. Apparemment, la route sinueuse dans le canyon pris la veille est quasi impraticable à cause du brouillard et notre chauffeur décide de prendre la nouvelle route.

Nous prenons donc la route et les premières minutes sont incroyables. Plus les secondes défilent, plus je tombe amoureuse de ces montagnes du Caucase. C’est sur, je reviendrai un jour dans ces montagnes que ce soit ici en Azerbaïdjan, en Arménie ou encore Géorgie. Sur les premiers kilomètres, il n’y a que nous sur la belle et grande route. Parfois nous croisons quelques vaches et des sommets enneigés. Tout se passait bien jusqu’à la ville de Dəmirçi.

“Natars, natars…”

A partir de Dəmirçi, on remarqua la présence de nuages dans les gorges et les vallons que forment les montagnes. Mais rien à voir avec le fameux brouillard qu’avaient pu voir les deux touristes américaines, enfin pour le moment. Tout se passait bien quand tout d’un coup, nous pénétrons une brume que nous ne quitterons pas avant la ville de Şamaxı, 50km plus loin. On ne voit rien… Absolument rien !

Notre chauffeur nous indique que cela est courant dans la région qui est très humide mais cela n’empêche pas la peur de s’installer en moi. Il commence alors à sortir la tête par la fenêtre pour réussir à suivre la ligne centrale peinte sur la route. On traverse les villages en distinguant à peine les habitations. On esquive les troupeaux de vaches en liberté sur le bord de la route. “Natars, natars” (n’ayez pas peur, n’ayez pas peur) nous dit-il en iranien en riant avec Monsieur A. J’étais dans la voiture, croisant les doigts et serrant les fesses, pensant à nos parents. “Si ils savaient, ils nous dégommeraient” me disais je. Promis, on leur parlera de cette journée, une fois rentrés au pays seulement !

Rattraper son retard….

Toute cette route dans le brouillard nous a mis bien en retard et nous allons donc le rattraper. Passé Şamaxı, le temps se fait beaucoup plus agréable et les voies rapides nous portent en direction de Bakou. Nous discutons avec notre chauffeur qui s’avère être quelqu’un de très pieux et religieux. Pas toujours facile de répondre que nous sommes non croyant quand on nous pose la question car on nous demande souvent “Pourquoi ? Pourquoi vous ne croyez pas?”. Là, Monsieur A. esquive : “moi je crois, Madame non..” -“Tant qu’elle vous aime et qu’elle s’occupe bien de vous”. Et oui, pas grave si je ne crois pas en Allah tant que je fais la popotte,…Bref.

La route commence à paraître bien longue et je sens que notre chauffeur se fait impatient. On roule, il me semble, de plus en plus vite. Monsieur A ne remarque rien, il somnole dans la voiture depuis quelques minutes maintenant. Je regarde le compteur : plus de 170km/h. Notre chauffeur se croit dans un épisode de Starsky et Hutch et slalome entre les quelques voitures sur notre chemin. De mon coté, je n’en peux plus, je n’aurai vraiment pas du boire ces quatre verres de thé avant de partir.

…sans s’endormir

Tout d’un coup, nous stoppons en bord de route près d’un arrêt de bus à coté de la ville de Qobustan. Notre chauffeur a du lui aussi boire trop de thé et part se soulager. J’hésite et pars à mon tour vider cette vessie remplie comme un ballon de baudruche. En revenant, Monsieur A et notre Starsky azéri discutent. “Il fait une pause car il commençait à s’endormir au volant.” Hum super, il commençait à s’endormir au volant en roulant à 180km/h ! Allez, plus qu’une heure de route et nous serons de retour à Bakou. Bientôt, nous retrouvons les grands boulevards, sa circulation difficile, les beaux buildings, et le bord de la Caspienne…

Lahij, tout comme Sheki, fut un réel coup de cœur. Je pourrais y retourner tout de suite, si cela était possible. Cette halte dans les montagnes du Caucase fut une parenthèse agréable, presque hors du temps où il ferait bon prendre retraite.

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